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"La chambre confinée" (12) : Mourad TOUATI "l'union dans le troupeau oblige le lion à se coucher avec la faim"

 31 mars 2020 19:07  |   Verviers


Mourad Touati est né et a grandi à Verviers, à Hèvremont plus précisement. Il y a suivi toute sa scolarité primaire et secondaire avant de s’envoler pour l’Algérie en 2004 où il a suivi des études en informatique. Rentré d’Algérie en 2007, il reprend des études en Electromécanique. Ce n’est qu’en 2014 qu’il lance officiellement "MHT VISIO" dans le but de mettre en lumière les actions positives dans la région verviétoise. Marié, papa de 4 enfants, il porte, au travers de ses films, un regard très personnel sur les personnes qu’il filme et qu’il accompagne dans leur vie. C’est un véritable regard, qui allie les démarches conjuguées de l’anthropologue, du journaliste, du réalisateur et du sociologue. Mourad, au fil du temps, est en train de dresser le portrait de notre époque, à Verviers. Ses films seront aussi utiles aux futures générations comme témoin de notre façon de vivre. 

-Mourad Touati, comment expliquez-vous à vos enfants la période que nous vivons ?

En leur disant la vérité, comme à notre habitude. J’ai l’intime conviction que les enfants sont capables de tout entendre pourvu qu’on leur présente les choses de manière posée, en nuance et surtout sans dramatiser. Je pense qu’ils sont plus sensibles aux émotions qu’on laisse transparaitre plutôt qu’à nos discours. Étant donné que mon épouse et moi prenons les choses avec philosophie, les enfants semblent faire de même ! Nous leur avons expliqué que la probabilité d’attraper le Coronavirus et d’en mourir reste assez faible, mais que le confinement est une mesure de précaution pour éviter la propagation. Je pense qu’ils ont bien compris et ils ont l’air de le vivre plutôt bien.

-Pour vous, une épidémie, c’est...

Un rappel que la vie ne tient qu’à un fil et qu’il est dès lors important de profiter de chaque instant. Nous vivons une époque où chaque heure, chaque minute compte et on en oublie souvent de laisser du temps au temps. Cette épidémie, au-delà de son aspect dévastateur, est aussi une occasion de « lever le pied » et de se recentrer sur l’essentiel. Cela semble paradoxal, mais tout ça donne l’impression que l’on ne vit pleinement que lorsque l’on prend conscience de l’imminence éventuelle de la mort.

-Vous qui êtes un homme d’images, cela vous fait quoi de voir nos rues, nos villes, nos villages, sans personne ?

Deux sentiments s’entremêlent à la vue de cette désertification de l’espace public : la tristesse et l’espoir. Tristesse, car nous vivons d’abord une période difficile. Psychologiquement parlant, au-delà du virus, c’est l’incertitude quant à la durée et l’issue de ce confinement qui est sans doute l’aspect le plus éprouvant. Lorsque l’on constate jour après jour que la situation en Italie ne semble pas s’améliorer malgré le confinement, on ne peut que craindre qu’il en soit de même chez nous. C’est peut-être finalement ça le bât qui blesse : l’impossibilité de se projeter, même dans un avenir proche ! Nous vivons une époque où l’agenda est un outil incontournable et où nous sommes capables de fixer des moments de rencontres (appelés communément rendez-vous) plusieurs mois (voire années) à l’avance ! Se trouver dans l’incapacité de prévoir la semaine suivante est un paramètre nouveau qui devrait être l’occasion de revoir en profondeur notre rapport au temps et à son organisation.

-Que voudriez-vous filmer, aujourd’hui ?

Dans les circonstances actuelles, j’avoue que l’envie de filmer n’est pas ce qui me motive le plus. Cela fait de nombreuses années que je suis scotché à mon écran et ce confinement est plutôt l’occasion de bousculer les habitudes. Je me suis mis au jardinage et à l’élevage de poules et quel bien-être ! Ca me change du balayage progressif…

J’ai néanmoins le sentiment que nous vivons une période de la plus haute importance et qu’il est nécessaire d’en garder une trace pour la postérité. C’est pour cette raison que j’ai arpenté les rues désertées de Verviers avec ma caméra et que j’en ai fait une vidéo. Ma ville, notre ville, est depuis le début le fil rouge de mon travail de vidéaste. Je me devais donc de lui dédier une vidéo dans ces circonstances hors du commun.

-Le confinement, sujet de documentaire ?

J’avoue que l’idée m’a traversé l’esprit, mais avec les mesures actuelles cela reste très compliqué à mettre en place. Un documentaire de cet ordre nécessiterait de se retrouver dans des zones à risques (hôpitaux, homes…) et d’éventuellement contracter le virus ou de contribuer à sa propagation. Ce n’est pas une crainte liée à ma santé propre, mais plutôt à celle des gens qui m’entourent. Je réfléchis néanmoins à un autre moyen d’apporter ma pierre à l’édifice et je n’exclus pas la possibilité d’une réalisation sur le sujet, reste à peaufiner la forme !

-Qu’est-ce que cette épidémie devrait changer dans nos vies ?

Je pense que contrairement à ce que l’on pourrait percevoir des autres et de la société actuelle en général, nombreux sont celles et ceux qui remettent en cause l’organisation sociale dans son ensemble, et ce, bien avant l’arrivée du Covid-19 ! Nous avons la «chance» de voir de nos yeux les conséquences désastreuses d’un certain libéralisme vorace : surconsommation, gaspillage, inégalités, individualisme… Fort de ce constat, cela fait plusieurs années que l’on voit éclore ici et là des initiatives visant à changer radicalement notre rapport à l’environnement et à notre mode de consommation. Même si l’Écologie n’a jamais été autant «à la mode», jusqu’à maintenant, elle se traduisait le plus souvent en actions individuelles (ou en petits groupes) qui ne sont que très peu de choses face aux dégâts engendrés quotidiennement par l’idéologie consumériste lors de ces dernières décennies. Ce qui n’enlève en rien le bienfondé de ces initiatives, le changement devant impérativement commencer par nous-mêmes. Cette prise de conscience chez une partie de la population, même minime, pourrait se voir amplifier par les conséquences de cette épidémie qui nous touche et pourrait être à la base de changements plus profonds pour l’avenir. Cela dépendra de nous, mais aussi des pouvoirs politiques censés mettre en œuvre notre volonté… J’ai bien dit «censés» et seul l’avenir nous le dira.

-Le confinement, c’est aussi un moyen de s’échapper par le rêve et le souvenir. Il y a quelques mois, vous faisiez un périple en Afrique du Sud : parlez-moi de ce voyage ?

Depuis très jeune, voyager est l’une des activités qui m’apporte le plus grand sentiment de liberté et de plénitude. Peut-être est-ce le seul moment où je peux pratiquement éliminer la contrainte du temps ? Quoi qu’il en soit, et les globetrotteurs ne me contrediront pas, sillonner de nouvelles contrées et se frotter à d’autres langues et cultures est un véritable bienfait pour l’esprit. C’est notamment pour cette raison que, depuis plusieurs années, il me tient à cœur de stopper toutes mes activités durant les grandes vacances pour pouvoir profiter pleinement en famille. Donner le gout du voyage aux enfants et voir l’étincelle dans leurs yeux lorsqu’ils découvrent de nouveaux horizons est un trésor inestimable.

Par ailleurs, au vu de l’état de notre planète, j’ai aussi le sentiment que le monde va radicalement changer. Certains parlent de la chute de notre civilisation. Il est vrai que nous arrivons en bout de course d’un système qui s’essouffle et l’on se rend tout doucement compte que les acquis d’aujourd’hui ne seront pas forcément les acquis de demain. Parmi ces acquis, il y a la paix (dans notre région en tout cas) et la liberté de mouvement qu’elle implique. Avec ce qu’il se passe aujourd’hui, on a pu constater que cette liberté de mouvement peut très vite être remise en question et personne ne peut nous certifier que le monde post-corona ne laissera aucune séquelle à ce niveau-là. Je pense donc qu’il est important de pouvoir profiter de ce cadre plus ou moins paisible pour préparer nos enfants au monde de demain. Évidemment, nul ne sait à quoi ressemblera ce monde, mais une chose est sure, il faudra s’adapter ! C’est là que voyager prend tout son sens. Sortir nos enfants de leur zone de confort n’est-il pas un moyen efficace pour développer leur capacité d’adaptation ? C’est donc dans cette optique que nous avons décidé de mettre nos vies «en pause» durant 3 mois pour partir vivre une expérience à l’étranger. Toutes les destinations ont été envisagées, du Canada à la Nouvelle-Zélande, mais c’est finalement l’Afrique du Sud qui a eu le dernier mot (moins de 15 jours avant le date prévue du départ !).

Nous avons donc rapidement mis en place un suivi avec les enseignants des enfants (les deux grands étant en primaire) et nous les avons déscolarisés pour vivre cette aventure à 6 ! Rien n’était prévu à l’avance et nous nous sommes laissé porter par le vent. En 3 mois, nous avons eu la chance de réaliser le tour de l’Afrique du Sud et de découvrir ce pays si riche culturellement et historiquement. Un voyage incroyable et si enrichissant pour tous les membres de la famille. L’objectif est clairement atteint !

-Durant ce voyage, vous êtes resté plusieurs jours, isolé avec votre famille, en pleine nature : même expérience de confinement ? Comment étaient rythmées vos journées ?

En effet, durant notre séjour en Afrique du Sud nous avons loué une ferme durant 15 jours dans le désert dit du Klein Karoo. S’il est vrai qu’en réservant le séjour, on s’attendait à y trouver de la tranquillité (c’était un peu ce que l’on recherchait après avoir séjourné 5 semaines en ville à Cape Town), il faut avouer qu’on ne s’attendait clairement pas à un tel niveau d’isolement. Nous nous sommes retrouvés complètement isolés de la civilisation avec une heure de route pour rejoindre la ville la plus proche. Inutile de vous préciser que ce fut une expérience hors du commun. Les deux, trois premiers jours (ou nuits surtout !) ont été un peu difficiles pour mon épouse et moi.

Se retrouver seuls face à l’étendue du désert sans la moindre relation sociale «extrafamiliale» était une expérience inédite pour nous. Il nous a suffi de quelques jours pour nous réhabituer au calme et vivre à un rythme non plus ponctué par l’activité humaine, mais par la nature. Donner du temps au temps (pour en revenir aux bienfaits du confinement). Profiter de l’infinité qui nous entoure pour nous recentrer sur ce qui nous habite. De loin l’expérience la plus forte de notre séjour et le meilleur souvenir que les enfants gardent du périple.

Comparé à cela, le confinement que l’on vit en ce moment est moins intense. D’abord parce qu’on est confinés chez nous, avec tout ce que ça implique en termes de repères, et puis surtout parce que l’on continue –malgré les mesures– à voir passer quelques personnes dans la rue, des voitures, et à apercevoir nos voisins dans leur jardin. Cela parait dérisoire, mais ça fait déjà une grande différence d’un point de vue psychologique.

-Toujours en rapport avec ce voyage, quand on est sur la Montagne de la Table, au Cap, face à l’immensité de l’océan, n’est-ce pas le même sentiment que face à la pandémie : l’impression que l’homme est tout petit face aux éléments ?

Il y a effectivement un rapprochement entre le sentiment d’impuissance face à l’immensité des éléments et celui de l’impuissance face à la tournure que prennent les évènements qui échappent à notre contrôle. Finalement, une forme d’humilité naturelle face à ce qui nous dépasse. De par mes convictions philosophiques et de mon vécu jusqu’ici, je suis de nature assez confiante. Je ne m’attarde pas sur les éventualités à faible probabilité. J’intègre le fait que beaucoup (voire la plupart) des événements qui ponctuent nos vies sont imprévisibles et il est rare que les choses se déroulent comme prévu dans les perspectives à moyen et long terme. Que ça soit face à une pandémie ou à tout autre «incident» de la vie, notre seule option salutaire n’est-elle pas de se relever et d’aller de l’avant  ? À partir de là, au-delà des précautions d’usages qui relèvent en grande partie du bon sens, advienne que pourra !

-Qu’attendez-vous de la science ?

Tout dépend de quelle science on parle. S’il s’agit de la Science, c’est-à-dire le Savoir engendré par la recherche et qui profite à l’humanité, j’en attends beaucoup ! Notamment de penser le monde différemment pour une société plus en phase avec l’environnement. Adaptations qui –soyons-en sûrs– auront un impact positif sur la santé physique et mentale de la population de demain. Utiliser le Savoir au service de l’Humanité.

S’il s’agit de la science avec un s minuscule, c’est-à-dire des scientifiques pêchés dans les meilleures universités et dont le talent sert des intérêts privés, je n’en attends pas grand-chose. Je pense même que cette science fait partie du problème qui touche nos sociétés contemporaines. Qu’une poignée de grands laboratoires privés joue de la sorte aux apprentis sorciers avec l’aspect financier pour ultime finalité est très préjudiciable. Il faut que le bien-être du vivant prime sur tout le reste en toutes circonstances et ce n’est malheureusement plus trop le cas.

-Que pensez-vous des comportements des personnes dans une telle période : les uns solidaires, les autres égoïstes...

Pour être honnête, je n’ai pas été très étonné par ce que j’ai vu. Bon, peut-être par rapport à la ruée sur le papier toilette, mais à part ça… Disons que l’annonce du confinement n’a fait que mettre en lumière quelque chose qui existe depuis longtemps et qui s’accentue au fil des décennies : l’individualisme. Que ça soit via le rythme social (métro-boulot-dodo), les nouvelles technologies, la configuration de nos habitations, de nombreux facteurs nous incitent à nous replier sur nous-mêmes et à penser le monde individuellement.

Fort heureusement, par leurs actions, beaucoup contribuent à développer toujours plus ce sentiment d’appartenance à une collectivité. Penser au-delà du Moi. «Dire Nous» pour citer Pleynel. C’est vers ça qu’il faudra se diriger si on veut surmonter cette épreuve et construire demain.

-Mettez en avant un métier qui est sur le front...

Plus qu’un métier en particulier, ce sont les services publics de manière large que je voudrais mettre à l’honneur. Quand je parle des services publics, ce sont bien des travailleurs qui font ce service public. Les mesures drastiques d’austérité que subit l’Europe depuis plus d’une décennie ont complètement mis à mal l’ensemble de ces services essentiels à la population. Coupes budgétaires qui engendrent des restructurations (entendez licenciements massifs), le non-remplacement d’équipements, un délabrement des infrastructures… Nous voyons aujourd’hui à quel point le service public dans son ensemble est vital ! Malgré la surcharge de travail qui leur est imposée année après année, tous ces travailleurs répondent présents et n’hésitent pas à mettre leur vie en danger pour le bien commun. Au-delà des applaudissements qui finalement révèlent notre impuissance, souhaitons surtout qu’après cette crise, les pouvoirs politiques financent le service public à sa juste valeur en guise de récompense pour leur dévouement dans les pires instants !

-Une maxime ou une citation pour illustrer cette période...

«L’union dans le troupeau oblige le lion à se coucher avec la faim», proverbe africain.

 

 Propos suscités par Urbain Ortmans et diffusés le 31 mars 2020

 

 

 

 

 

 

 










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