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"La chambre confinée" (23) : Caroline HENRY "des jambes momifiées dans un coffre vitré !"

 19 avril 2020 11:21  |   Verviers


Le regard de l’histoire. Caroline Henry a une licence en Histoire de l’Art et Archéologie, une autre en Langues et Littératures Orientales –orientation assyriologie- ainsi qu’un DES en Histoire des Religions Orientales. Tous obtenus à l’ULG entre 2004 et 2008. Elle commence à travailler en 2008 pour Claude Desama, Bourgmestre de Verviers, puis au Service Patrimoine et Culture de la Ville de Verviers. Depuis le 1er avril 2018, elle est Directrice des Musées de Verviers.

-Caroline Henry, les musées verviétois sont aussi confinés : comment le vivez-vous ? 

Avec une certaine frustration car, au moment où la décision est tombée de fermer tous les lieux culturels, nous terminions de monter une exposition sur les tableaux restaurés depuis 2017 et sur les mises en dépôt récentes d’une part du tableau «Vanitas» de Rassenfosse (par la Fédération Wallonie-Bruxelles) et d’autre part des portraits de Vivroux et son épouse peint par Lejeune (par le Fonds Summa Villa- Fondation Roi Baudouin). L’événement devait avoir lieu le 17 mars et nous attendions du monde. On le reportera sans doute en septembre…

Avec une petite appréhension aussi car on ne sait pas encore quand nous pourrons à nouveau reprendre toutes nos activités. Avec l’équipe, on a travaillé dur pour faire revenir le public verviétois, notamment scolaire, qui ne fréquentait que trop peu les musées. On a réussi à dépasser les 10.000 visiteurs en 2019. J’espère que le jour où nous serons sortis de cette crise sanitaire, les gens fréquenteront à nouveau les musées verviétois. Je sais que c’est la même situation pour tout le monde et tous les lieux culturels, mais l’année 2020 sera donc une très mauvaise année en termes de fréquentation. C’est dommage car on était dans un pic ascensionnel et je souhaite qu’on continue sur la même lancée. Ce n’est donc que partie remise mais cela demande beaucoup de travail et d’énergie.

 -On parle beaucoup de musées virtuels… Avez-vous mis en place quelque chose de ce type ? 

Puisque les gens ne peuvent plus venir vers nous, c’est à nous à aller vers eux. L’Echevin Jean-François Chefneux a mis sur pied l’initiative «Confiné mais Cultivé» et comme les autres partenaires culturels, les musées y participent. Avec Carla, l’animatrice des musées, nous avons rédigé une note à l’attention de l’Echevin avec plusieurs propositions de publications à mettre sur les réseaux sociaux. Tous les jours à midi, la cellule communication de la Ville met sur facebook une publication culturelle. Nous avons aussi posté la visite virtuelle qui avait été réalisée à ma demande par mes collègues Philippe Rondas et Marc Pitch en juillet 2018.

Toutes les semaines, et ce depuis cette semaine-ci, un mail est envoyé à notre listing avec des explications données par Carla sur des œuvres du musée, des jeux… On prépare d’autres choses mais je n’en dis pas plus.

Nous alimentons aussi le site Internet des musées mais pour l’instant, nous avons un problème technique et la cellule communication de la ville a interrogé IMIO, le gestionnaire du site, pour essayer de régler notre problème.

-Vous, personnellement, comment vivez-vous le confinement ? 

Plutôt bien car j’ai la chance, même si j’habite en ville, d’avoir une grande maison et un jardin qui, pour un jardin de ville, est quand même grand. Mon mari est en chômage temporaire puisqu’il travaille dans l’horeca et donc c’est lui qui s’occupe beaucoup des enfants pendant que je fais du télétravail ou que je vais au musée. La situation, pour lui, est un peu plus compliquée car il ne sait pas quand il pourra recommencer à travailler et que le gouvernement oublie un peu le monde de l’horeca.

Je viens d’avoir une semaine de congé, logiquement, on aurait dû partir en Baie de Somme mais voilà, on est resté à la maison. Cette semaine passée à la maison en famille m’a fait du bien. On a profité du jardin, joué à des jeux de société, j’ai beaucoup lu, on est allé se promener... C’est rare pour nous d’avoir autant de temps en famille.

-Quand les musées sont vides de gens, les oeuvres prennent-elles une autre apparence ? 

C’est un privilège de pouvoir déambuler seul dans un musée. On entend que le bruit de ses propres mouvements et des humidificateurs (qui sont assez bruyant, il faut le reconnaître). C’est une ambiance différente surtout quand on choisit de n’allumer que certains éclairages. 

-Les musées génèrent un dialogue permanent avec l’histoire… Les épidémies font aussi partie de l’histoire ? 

Oui, on a connu notamment la peste noire au Moyen-Age, la grippe espagnole, au lendemain de la première guerre mondiale qui a fait plus de mort que cette dernière. On a maintenant le coronavirus et on en aura sûrement d’autres. Jusqu’à présent, malgré les nombreux morts, on a vaincu tous ces virus et on vaincra aussi celui-ci.

-Qu’est-ce qui vous manque le plus aujourd’hui, durant cette période ? 

Ma liberté de mouvement. Pouvoir me dire sur un coup de tête tiens, on inviterait bien des amis à manger un barbecue ou à prendre l’apéro ou tiens, j’irai bien dans tel magasin ou je ferai bien ceci ou cela… Cette spontanéité et ces décisions prises sur un coup de tête me manquent. Je n’aime pas quand tout est programmé et prévu à l’avance. J’aime bien l’improvisation.

Même si je suis assez solitaire, mes amis et ma famille me manquent aussi mais on se téléphone ou on s’envoie des messages.   

Et puis, je ne pensais pas le dire un jour mais les compétitions de natation de mon fils Sam me manquent un peu, car même s’il faut se lever tôt et rester toute une journée au bord d’une piscine surchauffée pour voir son fils nager 3 nages, l’ambiance me manque. On est tous là à se demander pourquoi on s’est levé aussi tôt, on a chaud et le temps est long mais on est tous dans la même situation.

-Parlez-moi d’une oeuvre oubliée des musées de Verviers ? 

On possède au musée des jambes momifiées qui sont conservées dans un coffre vitré. Il s’agit d’un don fait en 1929 par Madame Peltzer de Clermont. On n’a pas beaucoup d’information sur cet objet. Sans doute l’a-t-elle rapportée d’un voyage en Egypte ! On a comme ça au musée, des objets un peu insolites qui pourraient faire partie d’un cabinet des curiosités. Un jour, nous mettrons sur pied une exposition avec tous ces trésors cachés et insolites.

 Que lisez-vous actuellement

«Les jeux de garçons» d’Adèle Bréau. C’est le deuxième roman d’une tribologie. C’est le point de vue des hommes. Le premier roman parle du point de vue des femmes. C’est l’histoire de quatre amies qui arrivent doucement à la quarantaine et qui jonglent entre leur vie professionnelle, leur couple, les enfants, les amies, les loisirs avec des hauts et des bas. C’est le genre de roman que j’aime bien lire, j’appelle ça des «romans de filles», où on n’a pas besoin d’être concentré pour les lire, on peut les lire partout même en s’occupant de ses enfants, ça se lit vite et c’est distrayant.

-Quel est, dans le monde, votre musée préféré ? Pourquoi ? 

Le British Museum. Je n’y suis malheureusement allée qu’une fois mais j’aimerai y retourner.

J’y suis allée lors d’un voyage organisé avec l’université. J’y suis restée toute la journée, J’ai adoré m’y promener, flâner dans la bibliothèque à feuilleter des bouquins qui datent de la fin du 19ème voire du début du 20ème siècle, concernant l’art mésopotamien. Ce que j’ai surtout apprécié c’est la section mésopotamienne et plus particulièrement les orthostates qui m’ont marqué. L’orthostate représentant la lionne tuée. Cette oeuvre néo-assyrienne est d’un réalisme à couper le souffle. On ne peut être que subjugué par cette œuvre car on ressent la douleur de la lionne. 

-Un artiste à mettre en avant pour cette période ? 

Sans hésiter : Maurice Pirenne, puisqu’à un moment donné de sa vie, il décide de peindre uniquement ce qu’il voit de sa fenêtre et les objets familiers qui l’entourent. Je trouve, durant cette période où l’on doit rester chez soi,que  c’est le peintre qui représente le mieux ce confinement et pourtant, lui, c’était par choix.

- L’histoire, c’est…

…un éternel recommencement

-Toute l’histoire humaine a été traversés par les peurs… Cette épidémie vous fait-elle peur ? 

Non. Je devrais peut-être mais non. Ce n’est pas pour ça que je suis inconsciente. Je me rends bien compte du nombre de décès, du nombre de gens hospitalisés, de l’ampleur de la pandémie… Mais je ne suis pas quelqu’un de nature inquiète et je suis toujours positive donc je n’arrive pas à avoir peur. Je respecte pourtant les règles de confinement de distanciation sociale…

-Vous avez la lampe d’Aladin entre les mains : un voeu pour les musées de Verviers ?

Avoir Carla à temps-plein comme animatrice et recevoir rapidement la décision de la Fédération Wallonie-Bruxelles concernant notre dossier de renouvellement de reconnaissance comme musée de catégorie C. Décision qui doit être positive pour nous, bien sûr !

-Vous avez des contacts avec les conservateurs des autres musées ? 

Non pas directement mais par l’intermédiaire de MSW (Musée et Société en Wallonie) dont les musées de Verviers sont membres. Je suis aussi abonnée à des newsletters de plusieurs musées et j’en suis d’autres sur les réseaux sociaux.

-Qu’est-ce qui va changer pour vous après cette période ? 

Je ne sais pas trop… J’aimerai dire que je vais prendre le temps de faire les choses, essayer de moins presser mes enfants le matin, passer plus de temps à jouer avec eux… mais je sais que le naturel reviendra au galop et que je continuerai à vivre à 100 à l’heure et à courir dans tous les sens mais je crois bien que j’aime ça. Je suis un peu hyperactive et impatiente donc, j’aime bien quand ça part dans tous les sens.

-Le premier jour de l’après confinement, comment reprendra le vie dans nos musées ? 

Petit à petit nos activités reprendront (conférences, concerts, animations scolaires, expositions temporaires…). On va essayer de reporter tous les événements qui ont dû être annulé. J’ai vraiment envie que les musées deviennent un lieu où les gens viennent naturellement, un endroit fréquenté par les verviétois…

-Pour vous, quel est le plus bel endroit de Verviers ? 

Les escaliers des Hautes-Mézelles. J’aime m’y promener quand il y a du soleil. On se croirait dans un petit village de Méditerranée et en plus, on a une magnifique vue sur la Ville.

-Et quel est le personnage qui est le plus inspirant aujourd’hui

Je dirais Jean-Simon Renier, fondateur des musées. Il était passionné par l’art et l’histoire et lors de ses nombreux voyages en France et en Italie, il rapporta à Verviers des œuvres d’art. Il ouvrit d’abord sa maison à ses concitoyens mais très vite, il s’est rendu compte qu’il devait avoir un espace plus grand. La ville mis donc à sa disposition l’ancien hospice pour vieillard qui fut transformé en musée et, en 1884, Jean-Simon Renier devient le premier conservateur. Pour lui, un musée a un rôle social à jouer. Je suis entièrement d’accord avec lui. Un musée ne doit pas seulement être un lieu austère où l’on regarde religieusement des œuvres sans faire du bruit, ce type de musée c’est dépassé. Un musée c’est un espace vivant, un lieu de rencontre, c’est un lieu où l’on peut apprendre des choses, venir en famille et où il doit y avoir une mixité sociale. C’est un espace où on peut venir assister à des conférences, des concerts, des ateliers récréatifs mais aussi des animations pour les familles, le grand public…. En plus, comme on pratique des tarifs très démocratiques, avec notamment deux jours de gratuités par semaine, on peut y revenir souvent !

 

Propos suscités par Urbain Ortmans et diffusés le 19 avril 2020.










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