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"La chambre confinée" (11) : Steven LAUREYS "revenir à plus d'humilité"

 30 mars 2020 19:00  |   Province de Liège


Steven Laureys est un des grands spécialistes mondiaux de la recherche sur les états altérés de conscience et des expériences de “mort imminente”. Directeur de recherche au FNRS, il est à la tête du "Coma Science Group" et du GIGA Consciousness de l’ULiège. Il est par ailleurs professeur de clinique au Centre du Cerveau du CHU de Liège. Il a accepté de se plier à l’exercice de "La chambre confinée”. Confinement et fonctionnement du cerveau, épidémie et gestion des peurs, il aborde toutes ces questions dans cet entretien.

-Steven Laureys, comment vivez-vous cette période de pandémie et de confinement ?

Nous n’avons pas le choix. Nous devons nous adapter à une chose “extraordinairement extraordinaire”, comme nos grands-parents l’ont fait face à la deuxième guerre mondiale. En tant que Directeur de recherche FNRS, je dois me préoccuper de mes labos du Giga de L’U-Liège, labos où on ne peut plus être présent sauf pour des recherches spécifiques au virus. Une partie de l’équipe est d’ailleurs volontaire pour travailler au développement de tests et pour des activités en collaboration avec le CHU.

Comme ceci, je fais du télétravail, comme beaucoup de gens, avec des petits enfants. J’ai l’impression, quand on fait des vidéos-conférences (il y en a beaucoup comme ceci), qu’il y a deux types de situations : avec ou sans enfants en bas âge… C’est donc un challenge d’être efficace et en même temps de s’occuper du petit qui vient d’entrer dans mon bureau (rires).

Comme clinicien, responsable du Centre du Cerveau au CHU, très vite, j’ai du fermer le Centre et on réserve les hospitalisations au cadre de la lutte contre le Covid-19. C’est le challenge de s’adapter à une nouvelle réalité ; J’ai appris une chose des patients :  l’être humain a une remarquable capacité d’adaptation. En ces circonstances, même si tout a été très rapide, nous avons vu venir la vague. Les patients, après un traumatisme crânien, une hémorragie cérébrale ou un arrêt cardiaque, d’un moment à l’autre, voient leur vie basculer pour eux et pour leurs familles. Quand cela leur arrive, même si on ne le croit pas, ils sont capables d’énormément de choses.

Dans le cas extrême, celui des patients atteints de “locked-in syndrôme”, c’est-à-dire des patients paralysés et confinés dans un corps qui ne bouge plus du tout, là encore ces personnes arrivent à s’adapter. C’est une belle leçon pour moi et cela m’incite vraiment à ne pas me plaindre et de garder confiance. Ceux qui s’en sortiront le mieux seront ceux qui se font confiance.

-Le confinement altère-t-il la pensée ?

Oui, l’homme est un animal social. Le confiner, c’est lui faire ressentir quelque chose qui peut ressembler à une punition ou à une torture. Cela peut, dans un contexte où il y a beaucoup d’incertitudes, être potentiellement angoissant. On va se tracasser pour le futur (ma santé, mes proches, mon boulot…) et cela peut partir en spirale négative avec l’apparition d’un stress chronique assez néfaste.

-Beaucoup, face au confinement, se focalisent sur l’espace… c’est aussi une question de perception et de gestion du temps, non ?

Bien sûr. Chacun le vit différemment : quand vous voyez les personnes en première ligne, dans le feu de l’action comme les soignants, infirmier(e)s, urgentistes, intensivistes, ils n’ont pas le temps de réfléchir à autre chose qu’à faire leur travail et sauver des vies. Même chose pour d’autres métiers comme les policiers, ceux qui assurent la chaîne alimentaire, les éboueurs. C’est autre chose pour les personnes qui vont perdre leur boulot ou être en chômage technique. Ils se retrouvent soudainement avec beaucoup de temps, ils vont chercher des occupations. Ceux qui ont des enfants en bas âge, c’est tout un challenge pour eux  d’organiser le télétravail et de se réorganiser. On prédit une vague de divorces et une vague de baby-boom. Chacun le vit à sa manière. Ceux qui ont une maison et un jardin, cela sera autre chose que ceux qui sont confinés dans un petit appartement.

Ajoutons à cela que la notion de temps est très subjective : pour certains cela va paraître très long, pour d’autres, le temps va très vite car ils sont dans le feu de l’action.

Avoir plus de temps, c’est aussi réfléchir sur ce qui va se passer et sur ce qui s’est passé. Personne ne sait comment cela va être dans une semaine, dans un mois ou dans un an.

Tout l’exercice de chaque citoyen, c’est de prendre ses précautions, puis c’est de lâcher prise. Je pense à nouveau à ce que mon grand-père me racontait : en 1940, il ne savait pas que la guerre allait durer cinq ans. Ils devaient tout quitter, partir au front, être prisonnier… On ne va donc pas trop se plaindre.

Je viens d’avoir en ligne mes amis et collègues italiens et espagnols, où c’est le lockdown complet... c’est encore autre chose. Apprécions ce qu’on peut apprécier. Je recommande notamment, si cela est possible, le contact avec la nature en pleine conscience.

-Une pandémie, cela engendre la peur… Vous êtes un des spécialistes mondiaux des expériences de “mort imminente”. Est-ce que dans pareilles expériences, vos patients rencontrent la peur ? Si oui, quand ?

Je pense que ce serait anormal de ne pas avoir peur : cela nous protège. L’homme, qui a traversé ces millions d’années d’adaptation, va mieux survivre s’il a peur. Peur de la mort, ici la peur d’être infecté, s’il ne respecte pas les consignes… C’est normal d’avoir peur, tout en trouvant un juste milieu : il faut évidemment éviter d’avoir une panique paralysante. Il faut donc naviguer entre les deux.

Pour les personnes ayant eu une expérience de “mort imminente”, cette expérience a changé leur vision de la vie, de la mort et de leurs valeurs.

Ce que nous vivons, je ne vais pas comparer cela à une expérience de “mort imminente”, mais tout de même c’est une crise, j’espère que cela va donner une autre vision sur notre société, notre modèle économique et notre dépendance, dans un monde très globalisé, vis-à-vis de marchés qui sont très lointains. C’est un appel à plus de responsabilité. C’est une catastrophe naturelle. Ce n’est bien-sûr la faute à personne. Néanmoins, quand je vois comment on met des milliers d’animaux ensemble, que ce soit des cochons, des poulets, avec des vaccins et des antibiotiques, est-ce que l’on ne peut pas s’attendre à ce qu’apparaissent des pathogènes comme des bactéries ou des virus qui vont se développer chez ces animaux et se transmettre à l’être humain ? Il faudra revoir notre chaîne alimentaire et tirer des leçons.

-Cette période est un période propice à la méditation : comment, pour ceux qui ne connaissent pas cette discipline, y entrer et se familiariser avec ce processus ?

La méditation n’est pas quelque chose de magique. On la pratique sans le savoir, par exemple quand on va faire une promenade ou quand on a une activité comme la musique, ou, actuellement, coudre des masques, ou encore quand on est dans “son petit monde intérieur”. On peut cultiver cet exercice mental parce que la méditation, c’est un peu comme le sport, il y a plusieurs exercices et plusieurs disciplines.

Pourquoi ne pas inviter ceux qui voudraient s’y intéresser de le faire par un livre, une application (“petit bambou”) par exemple, afin de prendre un peu de distance avec ce dialogue intérieur qui prend parfois beaucoup de place et génère des angoisses et des insomnies pouvant mener jusqu’au suicide, tellement il est puissant. La méditation sert à prendre de la distance. Mon exercice favori, c’est de m’asseoir et de focaliser ma respiration. Je prends quelques respirations consciemment. Le tout est précisément de se concentrer uniquement sur la respiration : on peut faire cet exercice partout.

On peut faire la même chose avec ses émotions.

Je ne suis pas un “maître zen”, mais dire “je suis fâché ou je suis triste” quand on ressent ces émotions, c’est du coup être moins fâché ou moins triste. Nous avons appris à faire de l’activité physique dès notre plus jeune âge. Nous devons faire la même chose avec cette activité mentale d’écouter nos propres émotions et celles des autres. C’est pratiquer l’empathie et la compassion. C’est d’ailleurs l’exercice favori de Mathieu Ricard qui cultive la pensée positive à l’égard de l’autre. Cela aussi, en ces temps exceptionnels où la solidarité est très importante, c’est quelque chose qu’on peut cultiver. Le cerveau n’est pas fixe. Tout le domaine de la neuro-plasticité le montre. On le voit dans notre domaine, ces cas de cerveaux blessés, avec ces personnes qui ont la capacité à s’adapter après un traumatisme crânien. Cela vaut pour chacun de nous et nous donne une responsabilité et un rôle actif.

Et puis l’homme est un animal social et on a des moyens utiles comme la vidéo ou le téléphone qui maintiennent les liens.

-Vous vous attendiez à ce qu’une telle épidémie surgisse, avec une telle intensité ?

Comme beaucoup de gens, on a d’abord sous-estimé la situation. C’est une belle illustration de la nécessité de continuer à investir dans la science. Ici, c’est un virus, demain, cela peut être autre chose : le réchauffement climatique, un astéroïde qui menace la terre… Négliger la science comme on le fait n’est plus acceptable. Seuls 2 % du Produit National Brut vont vers la recherche.

On parlait avec mes enfants des salaires des joueurs de football comme Ronaldo, et ils me demandaient combien gagnaient les chercheurs. Il y a quelque temps, on ignorait ceux sur qui on compte pour nous chercher un vaccin au plus vite.

La Belgique et l’Europe doivent plus apprécier le travail des chercheurs, car c’est vers eux qu’on se tourne maintenant. C’est la même chose pour les soignants : ils étaient dans la rue il y a quelque mois pour dénoncer leurs conditions de travail, aujourd’hui on les applaudit tous les soirs à 20 heures. Il faut plus que cela. Ce sont des métiers pas assez appréciés, comme ceux des personnes qui assurent l’éducation.

Il y a des chercheurs qui avaient prédit cette situation. A postériori, on peut facilement dire que c’était prévisible. Certains l’ont fait avant.

On avait l’expérience de la grippe dite “espagnole” qui a fait plus de morts que les deux guerres mondiales ensemble. On savait que cela allait arriver et on a fait preuve d’une certaine arrogance. L’homme croit qu’il peut tout contrôler.

-Dans le public, il y a une sorte de désespoir de ne pas avoir de remède ni de vaccin actuellement. Que répondez-vous à cela ?

Je suis pour une science transparente. Nous devons expliquer les choses avec des mots simples. Une mauvaise information est source d’angoisse. C’est quelque chose qui va passer. On se tourne vers les scientifiques. Il y aura des décisions à prendre, pas seulement pour les scientifiques ou les responsables politiques. Cela concernera toute la société. Il faudra accepter qu’on ne contrôle pas tout. Ceci étant, nous vivons dans un pays où les connaissances et les hôpitaux sont à la hauteur de l’enjeu ; cela se passerait il y a cent ans, ce serait encore plus dramatique. Nous n’aurions alors à disposition que la pensée magique.

-Toute une population est confrontée à une situation exceptionnelle de confinement. Cela vous donne envie de faire des recherches sur ce thème et le fonctionnement du cerveau ?

(rires)…  Comme chercheurs, nous voulons des situations très contrôlées… Nous sommes tous confinés, mais nous le vivons chacun de manière très différente… Pour une telle expérience, il y a beaucoup de facteurs à contrôler, mais je suis convaincu qu’il y a des collègues neuro-psychologues qui vont et qui sont déjà en train de documenter l’impact que le confinement a sur notre mental. Pour le moment, j’essaye d’aider à rencontrer les grands besoins qu’ont les cliniciens pour lutter contre l’épidémie. Nous essayons d’imprimer des masques en 3D. Nous cherchons des tests pour être plus performants. Ce sont ces défis qui me mobilisent comme ceci, comme utiliser notre réseau et travailler avec les ingénieurs de l’équipe pour trouver des solutions dans cette situation de crise.

-Je sais que dans votre bureau figure une reproduction d’une fresque de Michel-Ange, où l’on voit Dieu se pencher vers l’homme et effleurer ses doigts de sa main. Ce tableau prend-il un autre sens, au regard de la crise que nous vivons ?

Ce tableau a toujours eu ce sens : il illustre l’homme qui, pour certains, est touché par Dieu, pour d’autres, par la science ou la connaissance. C’est une image très puissante de l’homme qui prend conscience. Pour moi, le défi, comme scientifique, c’est la puissance de la méthodologie scientifique, qui est de confronter ce que je pense comprendre avec ce que je pense mesurer. Mais n’oublions pas non plus le côté spirituel, le mystère, quand on parle des grandes questions… C’est quoi la vie ? c’est quoi la conscience ? c’est quoi la matière ? Malgré toutes nos connaissances scientifiques, on touche à ce mystère et on ne peut qu’être émerveillé. On ne doit pas être trop arrogant. C’est l’équilibre où l’homme, sur la fresque, ne doit pas se prendre pour Dieu mais n’est pas non plus limité à une pensée uniquement magique. On peut prier, dans cette crise, mais je pense que c’est aussi très utile d’être dans l’action, de comprendre et développer des nouvelles technologies pour sauver des vies.

C’est l’exercice difficile pour chacun de nous de donner du sens. Ce tableau illustre ce défi qui est, je pense, universel.

 

Propos suscités par Urbain Ortmans et diffusés le 30 mars 2020.

A lire : “La méditation, c’est bon pour le cerveau” et "Un si brillant cerveau" de Steven Laureys - Editions Odile Jacob.

A revoir : https://www.vedia.be/www/video/culture/societe/-quot-l-album-quot-steven-laureys-neurologue-directeur-de-recherche-au-fnrs_88458_138.html

 

 

 

 

 

 










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