Plus de trois semaines après le début de l’incendie, l’heure est aux premiers constats. À ce stade, il est beaucoup trop tôt pour avoir un bilan exhaustif des dégâts occasionnés. Cependant, au cœur de l'enfer, émergent ça et là quelques lueurs d'espoir !
Certes, le monstre a restreint son appétit. Il n'empêche qu'il poursuit aujourd'hui encore insidieusement son œuvre macabre. Landes et tourbières présentent un bien triste visage. L'accès aux Fagnes reste interdit et le sera longtemps encore. Tout est à reconstruire précise Thomas Wislet, garde forestier (DNF) – Cantonnement de Malmedy :
Avant l'incendie, il y avait toute une infrastructure touristique qui était mise en place : des panneaux, des petites barrières, des fils de délimitation. Malheureusement, tout cela n'existe plus. Actuellement, cette sécurisation n’existe plus, Tout ce qui permettait de guider le public dans des zones dites sûres (safes) a disparu. Il faudra aussi déterminer si les chemins périphériques sont assez corrects pour accueillir les personnes qui voudraient venir s'y promener. Donc tout ça, il va falloir y réfléchir et agir avant de pouvoir rouvrir pour le public en toute sécurité.
Il y a quelques jours, une poignée d'experts s'est rendue au cœur de la Fagne Wallonne afin d'effectuer le premier bulletin de santé d'un écosystème sévèrement touché. Dans les zones de landes dégradées par le passé, où l'épaisseur de tourbe avoisinait les 20 à 30 centimètres, il ne subsiste que des cendres sur de l'argile. Un peu plus loin, la tourbière haute s'apparente à un désert noir, une terre calcinée. La végétation a brûlé. Néanmoins, tout n'est pas perdu.
Il y a quand même des choses qui repoussent, heureusement souligne Philippe Frankard, attaché scientifique au Département de l'Étude du Milieu naturel et agricole (SPW). Ce sont principalement les linaigrettes : la linaigrette vaginée et la linaigrette à feuilles étroites. Et aussi, de temps en temps, il y a quelques touffes de sphaignes qui ont subsisté. Une chose qui est importante à dire, c'est que la tourbe n'a pas brûlé.
Question : Cela veut-il dire que la tourbière n’est pas tout à fait morte et qu’elle pourrait repartir ?
C’est peu documenté forcément, - avoue le botaniste, mais on sait que dans un carottage de tourbe, on a vu qu'après un incendie, c'étaient des végétations à base de linaigrettes qui avaient recolonisé la tourbière, et puis un peu plus tard des linaigrettes et des sphaignes. Or, c'est ce qu'on a l'impression de voir déjà ici, trois semaines après le feu.
Dans cet immense gâchis, une lueur d'espoir. Les secteurs restaurés grâce aux opérations d'étrépage et d'ennoiement qui se sont succédé depuis plus de 30 ans ont mieux résisté comme le précise encore Philippe Frankard :
Les zones restaurées, tant en landes qu'en tourbières, cela représente quelques centaines d'hectares et, vraisemblablement ici dans la zone qui a brûlé, c'est un peu moins de 10 % de la surface. Dans les landes, vraisemblablement la végétation à base d'éricacées, les bruyères vont pouvoir repousser à partir des souches. Et dans les zones de tourbière, alors là, c'est relativement peu dégradé puisque les tapis de sphaignes sont toujours là, et les linaigrettes également.
Malgré cela, d'aucuns pensent qu'il serait bon de laisser faire la nature. C'est oublier un peu vite que les fagnes ont été exploitées depuis le Moyen Âge et que les travaux de restauration ont eu pour objectif de réparer cet écosystème né il y a 11 000 ans. D'autres encore se demandent si, à l'heure des changements climatiques, les milieux tourbeux ont encore un avenir et s'il faut vraiment investir dans de nouvelles restaurations ?
Nous maîtrisons un certain nombre de techniques de restauration qui, on le voit ici, - explique Marc Herman, Directeur général du Département de l'Étude du Milieu naturel et agricole (SPW) - ont montré de bons résultats et oui, il faudra composer avec l'évolution du climat. Et c'est clair que si, comme le prédisent beaucoup de nos collègues scientifiques, on s'oriente davantage vers des étés de plus en plus secs, eh bien oui, tous les travaux que l'on pourra entamer risquent peut-être d'être un petit peu en difficulté à certains moments. Et donc voilà, ça signifie que notre adaptation, la lutte contre l'évolution du changement climatique, reste toujours bien pertinente quoi qu'il arrive.
D’autant que les tourbières ont la faculté de rendre notre environnement plus résilient face aux crises écologiques que nous traversons.
3 400 hectares à passer au crible, ce n'est pas rien. Un bilan global doit être tiré avant d'engager de nouveaux chantiers de restauration. L’été prochain permettra aussi de voir si une régénération naturelle se met en place sur certaines zones. Des priorités devront être établies — des priorités qui dépendront des moyens mis sur la table pour les réaliser. Ce qui est sûr, en revanche, c'est qu'une recolonisation du milieu par la molinie et les arbres pionniers tels que les bouleaux est déjà en marche. La nature n'aime pas le vide, elle le comblera quoi qu'il arrive au risque de faire disparaître, si on la laisse faire, les joyaux historiques que sont les tourbières et dans la foulée toutes les espèces qui leur sont liées. Entendez, tout ce qui a fait la singularité du plateau fagnard et d'un écosystème on ne peut plus précieux à plus d'un titre.
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